Ici vous trouverez le contenu intégral de mon travail de recherche.Introduction
Pour n’importe quel passionné de théâtre, le Théâtre du Soleil, véritable usine de merveilles et de mystères théâtraux, ne peut être inconnu ou, du moins, se doit d’être découvert et exploré. Fondé à Paris en 1964, dans l’atmosphère effervescente de renouveau des années 60 à 70, la compagnie de théâtre n’a jamais cessé de se démarquer par rapport aux autres troupes de France et même d’Occident. Empruntant des éléments au théâtre oriental et adoptant une approche «totale» du théâtre, la metteur en scène de ce théâtre, la célèbre Ariane Mnouchkine, transforme profondément la carte du «monde du théâtre» de son époque, en proposant le Théâtre du Soleil comme une alternative en réaction à ce «monde».
Mais quelle est donc cette singularité qui différencie le Théâtre du Soleil des autres compagnies de théâtre? D’où vient la fascination qu’inspire sa metteur en scène, Ariane Mnhouchkine? Voilà ce à quoi nous tenterons de répondre dans le présent travail.
Pour commencer, nous présenterons la biographie de la metteur en scène et fondatrice du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine, puis nous tracerons un historique de la compagnie de théâtre, de ses origines à aujourd’hui. Ensuite, nous plongerons dans l’univers particulier du Théâtre du Soleil en traitant de son atmosphère communautaire et solidaire, puis de son engagement politique. Finalement, nous traiterons des aspects du spectacle qui différencient ce théâtre des autres compagnies théâtrales, soit la mise en scène, le jeu de l’acteur et la musique, en s’attardant sur la manière dont ils y sont exploités et travaillés, autant durant les répétitions que lors des représentations.
1. Biographie d’Ariane Mnouchkine
Ariane Mnouchkine est née le 3 mars 1939 à Boulogne-sur-Seine, en France. Elle étudie l’art dramatique avec Jacques Lecoq, grand homme de théâtre se concentrant sur le jeu et la force du corps, et elle étudie en psychologie à l’Université de la Sorbonne, à Paris. En 1961, elle fonde l’Association théâtrale des étudiants de Paris, qui, avec l’aide de son collègue Philippe Léotard, deviendra Le Théâtre du Soleil, en 1964. Puis, elle voyage en Orient et en Amérique latine, où elle s’imprègne de diverses formations théâtrales typiques des endroits qu’elle visite, comme le kabuki, par exemple, qu’elle apprend au Japon. Revenant avec toutes ces ressources culturelles extérieures, elle intègre celles-ci au Théâtre du Soleil, dont elle anime la troupe et signe les mises en scène. Elle devient aussi réalisatrice et scénariste de films. Un de ses films les plus connus est Molière, qu’elle réalisa en 1978.
Passionnée et ambitieuse, elle fait tendre son théâtre vers des idéaux vertigineux qui lui permettent pourtant de réaliser de véritables bijoux de mise en scène et de jeu théâtral qui lui valent bientôt d’être reconnue à travers l’occident et aujourd’hui, à travers le monde. Elle s’inspire et s’alimente de la grandeur du théâtre (sa force, sa puissance, sa magie, sa portée auprès du public) pour présenter un théâtre de la grandeur : elle revisite des textes dramatiques anciens auxquels elle redonne vie avec une profondeur et une justesse impressionnantes; pour chaque pièce qu’elle met en scène, elle s’embarque dans un travail acharné et collectif entre elle et ses comédiens pour arriver à la perfection du jeu de l’acteur, du décor, de la musique, des déplacements, etc.
Le documentaire « Au soleil même la nuit », qui présente le processus complet des répétitions de la pièce Le Tartuffe de Molière, jusqu’à sa représentation en 1995 au Festival d’Avignon, nous informe d’ailleurs de l’acharnement dont fait preuve Ariane Mnouchkine. Par exemple, après avoir répété pendant des mois, toute la journée, les acteurs doivent veiller jusqu’à 2h du matin, regardant leur metteur en scène tourner en rond et penser, jusqu’à temps qu’elle trouve L’idée qui rendra le spectacle, et non SA mise en scène, parfaitement juste, tout simplement génial. Tous les détails, jusqu’au plus petit mouvement du visage, sont importants pour la femme de théâtre qui, si l’on peut dire, considère le théâtre comme un être en soi, qu’on doit mener à la hauteur qui lui revient. Bref, on se doit de faire du bon théâtre si on en fait. La passion inconditionnelle pour le théâtre et le travail solidaire « avec l’autre » permettent selon elle d’arriver à ce niveau de beauté théâtrale.
Comme tout metteur en scène ambitieux, elle est à la recherche des lois fondamentales du théâtre, afin de mener toujours sa troupe vers le jeu « juste », le « vrai ». Elle croit que l’art de l’acteur se perd, surtout à cause de la télévision, qui ne nous présente pas de vrais acteurs, mais des individus en quête de vedettariat. Elle craint donc que le public ne puisse éventuellement plus reconnaître les bons acteurs de ceux qui ne le sont pas, alors elle s’efforce de former de vrais acteurs. Chaque année, Mnouchkine dirige donc un stage pour former de nouveaux comédiens et peut-être en faire entrer un ou deux dans la troupe du Théâtre du Soleil. Nul besoin de préciser qu’une foule de comédiens à travers le monde se précipitent sur ces stages chaque année.
De plus, elle préconise un théâtre dans lequel toutes les facettes de la scène sont mises en branle : le corps, la danse, le masque, le chant, etc. Elle veut ainsi rendre le théâtre le plus vivant possible, sans toutefois tomber dans le naturalisme. Au contraire, les théoriciens s’accordent pour inscrire son théâtre dans le courant esthétique « total », où stylisation et poésie règnent, en opposition à la reproduction fidèle de la réalité et la banalité du naturalisme.
2. Historique du Théâtre du Soleil
Fondé en 1964, le Théâtre du Soleil est né dans l’atmosphère révolutionnaire entourant mai 1968, c’est-à-dire qu’il est l’expression d’une génération, celle des années 60, qui voulant innover, regrouper et collectiviser dans une visée démocratique et égalitaire. Voilà pourquoi le Théâtre du Soleil a pris la forme d’une coopérative, où chaque employé, qu’il soit cuisinier, concepteur des décors, comédien, metteur en scène, reçoit le même salaire et s’implique autant dans la création des pièces de théâtres. De plus la troupe plonge dans un type de travail particulier, qui le définira en grande partie : la création collective. Sans pour autant s’adonner exclusivement à cette pratique de création, le théâtre a produit plusieurs créations collectives qui ont mis en branle quelque fois plus de 40 comédiens, adultes et enfants, en même temps.
Les premières pièces du Théâtre du Soleil explorent et redonnent vie au spectacle populaire, notamment avec Le songe d’une nuit d’été, présenté en 1968, et Les Clowns, présenté en 1969. Il explore aussi la commedia dell’arte et les techniques de masques, Ariane Mnouchkine étant une élève de Jacques Lecoq, expert en la matière.
Mai 1968 a aussi été une époque où le théâtre était vu comme en lien étroit avec la politique, puisqu’il était un des moteurs les plus forts du soulèvement démocratique et du « brassage » des idées révolutionnaires. Le Théâtre du Soleil présente donc en 1970 sa deuxième création collective, 1789, qui fait référence, comme son nom l’indique à la Révolution Française de 1789, et qui constitue le premier grand spectacle de la compagnie qui a fait succès. Dans cette pièce, qui touche au théâtre de la foire, l’espace théâtral est redéfini, chamboulé et même habité par le public. En effet, non pas une, mais plusieurs scènes sont disposées autour du public, qui est au centre de la salle, et surplombent ce dernier sur différentes hauteurs, si bien que le public est entouré de scènes en action. Il peut même choisir de regarder le spectacle des gradins ou de venir se placer au centre de la salle, parmi la foule. La mise en scène rapproche donc le public de la pièce, en l’incluant carrément à l’intérieur, ce qui détruit la conception traditionnelle de la scène, en tant que lieu unique et restreint dans un espace rectangulaire où les acteurs jouent une pièce de théâtre.
C’est d’ailleurs avec la pièce 1789 que le Théâtre du Soleil trouve son lieu permanent de création et de représentations théâtrales : la Cartoucherie de Vincennes, un ancien camp militaire délabré qu’Ariane Mnouchkine et sa bande ont transformé en théâtre. Ils choisissent cet emplacement en banlieue de Paris parce qu’il est retiré du réseau des théâtres et de l’étourdissement de la ville.
Au début des années 80, Ariane Mnouchkine se donne pour but de traduire et de monter 12 pièces de Shakespeare. Elle n’en montera que trois, soit Richard II (1981), La Nuit des rois (1982) et Henry IV(1984), et ce, en s’inspirant des techniques du kathakali (forme théâtrale traditionnelle de l’Inde, basée sur des signes complexes des yeux et du visage représentant des émotions particulières) et du kabuki (forme traditionnelle du théâtre japonais), ce qui témoigne de l’originalité de la mise en scène d’Ariane Mnouchkine. Bien que ce mélange puisse paraître étrange et hétéroclite, le rendu des pièces était à couper le souffle. Il amenait les spectateurs occidentaux dans un autre univers théâtral…tout en se rattachant à un texte qui faisait partie intégrante de leur culture. La mise en scène de ces pièces de Shakespeare a donné le grand coup qui a fait naître cette fascination pour le travail de Mnouchkine à travers le monde et qui a permis de faire découvrir sa signature bien particulière dans le milieu théâtral occidental.
De 1990 à 1993, le Théâtre du Soleil revisite certains grands classiques grecs, en mettant notamment en scène le cycle des Atrides, soit dans l’ordre, Iphigénie à Aulis d’Euripide, Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides d’Eschyle. En 1995, la compagnie met en scène un classique de Molière, Le Tartuffe, dans une mise en scène toute particulière que nous verrons plus en détails un peu plus loin dans le travail.
Avec la pièce Et soudain des nuits d’éveil, présentée à partir de 1997, le Théâtre du Soleil amorce une série de créations collections s’échelonnant jusqu’à aujourd’hui. Parmi cette série figure Le Dernier caravansérail, une pièce jouée en 2003, et Les Éphémères, une création collective impliquant adultes et enfants jouée en 2007 et 2008. Durant cette période, Ariane Mnouchkine monte aussi Tambours sur la digue, un spectacle sous forme de pièce ancienne pour marionnettes, dans laquelle les acteurs prennent le rôle des marionnettes et bougent à la façon des marionnettes du Bunraku japonais.
3. Atmosphère communautaire
3.1 Une coopérative
Le Théâtre du Soleil est une coopérative qui abrite plus de 70 personnes à l’année, ce qui constitue un défi considérable et engendre des coûts immenses pour arriver à monter un spectacle. Ce n’est pas pour rien que le Théâtre du Soleil a longtemps porté de lourdes dettes se comptant par millions de dollars. Leurs finances n’est toutefois pas leur priorité. En effet, cette dernière se situe à l’opposé : privilégier le travail collectif et l’entraide, plutôt que la division systématique des tâches et des postes au sein la compagnie, et assurer un salaire acceptable et égal à tous les membres. Ceux-ci s’y impliquent d’ailleurs totalement, c’est-à-dire qu’ils ne travaillent généralement pas pour un autre théâtre, et avec acharnement, rendant la coopérative active et engagée : « le Théâtre du Soleil et ceux qui l’animent de leur foi et de leur vie, ont en commun la passion du théâtre, une exigence face à ce qu’il doit être et le sens d’une certaine responsabilité sociale[1] ».
Tous les membres de la coopérative de théâtre participent à la production du spectacle en cours ou en processus de création. Par exemple, les comédiens qui ne sont pas sélectionnés pour la distribution d’un spectacle s’occupent de monter les décors, par exemple, ou de faire la cuisine pour tout le monde. Mais l’inverse peut tout aussi bien se produire. Dans le documentaire «Au soleil même la nuit», comme la troupe n’arrivait pas à trouver le comédien parfait pour interpréter le rôle de Valère dans la pièce Le Tartuffe, Ariane Mnouchkine est allée chercher dans les cuisines une des comédiennes de la troupe qui n’avait pas joué depuis un bon bout de temps et qui a pourtant interprété le rôle masculin mieux que tous les autres de la distribution qui avait essayé, sans succès. C’est dire jusqu’où va le perfectionnisme de la compagnie de théâtre, mais surtout, de sa metteur en scène.
3.2 Une expérience unique
Selon les témoignages recueillis par Josette Féral, directrice du département d’art dramatique à l’UQAM et auteure de plusieurs ouvrages sur le Théâtre du Soleil incluant notamment ses nombreux interviews avec des membres qui ont fait partie ou qui jouent encore pour la compagnie, les acteurs qui sortent du Théâtre du Soleil disent tous avoir vécu une expérience unique et extraordinaire, un « temps de rêve[2] » qui a marqué leur vie. Certains comédiens restent parfois des dizaines années au Théâtre du Soleil, car ils y ont trouvé leur voie, leur place. Par exemple, la comédienne Juliana, présente dans le documentaire « Au soleil même la nuit », œuvre au sein du Théâtre du Soleil depuis près de trente ans. Un autre témoignage nous informe de la singularité de la coopérative de théâtre : celui d’un ancien qui regrette de l’avoir quittée et qui « trouve cela très dur de travailler ailleurs[3] ». Comme d’autres qui ont eux aussi quitté le Théâtre du Soleil ou le stage qu’il offre, il dit qu’il ne trouve pas à l’extérieur les conditions qui, à l’intérieur de la coopérative, permettent de « plonger dans tout un univers » et de trouver « leur part de rêve ».
Le Théâtre du Soleil offre une expérience de travail de groupe solidaire et libre qu’on ne retrouve pas ailleurs dans les autres théâtres. Celle-ci n’est cependant pas moins exigeante. En effet, les acteurs répètent, évoluent et vivent en groupe pendant des mois, tous les jours, pour enfin arriver à une pièce achevée menée par un grand souci de la qualité. Ariane Mnouchkine dit d’ailleurs que lorsqu’elle assiste à des répétitions dans d’autres compagnies de théâtre, cela lui donne la chaire de poule tellement le «monde théâtral» actuel n’a rien à voir avec l’atmosphère collective que privilégie le Théâtre du Soleil et qui lui permet de réaliser d’aussi grandes choses.
3.3 Accueil singulier des spectateurs
Tout d’abord, lorsqu’on va voir une pièce du Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes, on est prié d’arriver entre 1h et 2h d’avance. De plus, un aspect qui surprend lorsqu’on franchit les portes du fameux théâtre, est certainement l’accueil qui nous est fait : c’est Ariane Mnouchkine qui ouvre les portes du théâtre, salue les spectateurs et déchire leurs billets. Cet accueil chaleureux montre que l’éminente metteur en scène préconise un rapport d’égal à égal entre humains dans l’enceinte de son théâtre et qu’elle ne se considère pas comme une vedette, au contraire.
Par la suite, les gens sont invités à pénétrer dans la salle à manger pour déguster un repas communautaire aux saveurs du monde. En effet, comme les comédiens du Soleil proviennent de partout à travers le monde, ils tentent de faire découvrir aux spectateurs de nouvelles saveurs de leur pays, encore une fois pour faire naître une atmosphère de communion et d’échange culturel.
Après avoir manger, le public peut déambuler dans la Cartoucherie pour en visiter les recoins et même les coulisses. Contrairement aux autres compagnies de théâtre occidentales, qui placent traditionnellement les comédiens dans des loges inaccessibles au public, le Théâtre du Soleil permet aux spectateurs (à leur plus grande surprise) de soulever les quelques rideaux flottants qui délimitent les coulisses, pour voir les acteurs se maquiller, se costumer, etc. Ce privilège est typique de la compagnie, qui veut ouvrir les frontières du théâtre.
4. Engagement politique
4.1 ARTA et manifestations.
La troupe du Théâtre du Soleil participe régulièrement à des manifestations politiques et à des événements organisés pour des causes sociales, l’engagement dans la communauté faisant partie de leur mission. Entre autres, Ariane Mnouchkine fait une grève de la faim en 1995 contre les massacres en Bosnie-Herzégovine. De plus, en 1996, elle participe comme chef à un collectif d’artistes en faveur des Africains sans papiers, qu’elle a même hébergés à la Cartoucherie pendant un certain temps. De plus, la troupe fonde l’ARTA (Association de recherche des traditions de l’acteur), afin de contribuer à développer la culture artistique et surtout à informer les gens sur les différentes pratiques théâtrales à travers le monde.
4.2 Impact du théâtre sur la politique
D’abord, le seul choix des pièces est politique. En effet, c’est un acte politique que de choisir de jouer à une pièce qui véhicule un certain message plutôt qu’une autre qui est porteuse d’un autre propos. De plus, la mise en scène influence l’opinion publique, puisqu’elle pose un regard particulier et précis sur une situation humaine.
Ensuite, Mnouchkine soutient que le théâtre a un poids sur la politique, mais à long terme. Il bouleverse, il questionne, il fait réfléchir le spectateur et il l’amène à réagir et à opérer éventuellement des changements dans son comportement. Elle croit ainsi que le théâtre « a un rôle pédagogique civilisateur[4] » et qu’il porte le public à compatir davantage avec les autres humains et à avoir une attitude fraternelle.
5. Mise en scène
5.1 Avancer vers l’incertitude : les répétitions au Théâtre du Soleil
Au départ, soit lorsque la troupe amorce son travail sur un pièce de théâtre, personne (y compris Mnouchkine) ne sait comment seront les costumes, la scénographie, la musique. Aucun rôle n’est donné d’avance. Ceux-ci se choisissent au courant des répétitions. Le mot « choisir » est d’ailleurs à propos, puisque qu’Ariane Mnouchkine considère que les personnages choisissent leur acteur et non l’inverse. Même si cela peut paraître étrange, cela permet toutefois à la troupe de réaliser de petits bijoux de mise en scène, puisque Mnouchkine ne permet à un comédien d’interpréter un personnage que si celui-ci lui va comme un gant. Comme tout est incertain au départ, la seule chose sur laquelle le groupe peut s’appuyer est le texte, ainsi que quelques lignes directrices qui ont poussé l’équipe ou la metteur en scène à vouloir monter la pièce.
5.2 Répertoire et pôles de réflexion
Ariane Mnouchkine souhaite « exprimer le monde dans son entièreté[5] ». Sa mise en scène fait donc sans cesse des liens entre les origines et le monde actuel. En effet, elle revisite des textes classiques comme ceux de Shakespeare ou des grecs anciens, soit Eschyle et Euripide. De plus, elle s’inspire de grands événements de l’Histoire mondiale pour mettre en scène les textes de façon actuelle et percutante. Par exemple, avec Le Tartuffe de Molière, présenté à la Cartoucherie de Vincennes en 1995, elle décide de monter la pièce dans le contexte des guerres de religion qui ont lieu en Algérie à l’époque. En transposant la pièce dans une culture et une situation socio-politique différentes de celles de Molière, Mnouchkine veut ainsi révéler à quel point Le Tartuffe a une portée universelle, puisqu’il rend compte de l’extrémité de la croyance religieuse et du danger de mettre nos vies et nos biens entre les mains de « messagers de Dieu » (les prêtes, les rabbins, les chefs musulmans, etc.), un problème qui avait lieu au temps de Molière, il y a des millénaires et encore en 1995 en Algérie. Ainsi, Comme le dit Michel Corvin, dans le Dictionnaire encyclopédique du théâtre, le Théâtre du Soleil présente des pièces «où l’histoire fascine parce que sans cesse elle renvoie au présent et à ses troubles[6] » . Les pôles de réflexion du Théâtre du Soleil sont donc principalement les mythes, l’inter culturalisme et le rapport au politique.
6. Jeu de l’acteur
6.1 Influences
Le Théâtre du Soleil tire une grande part de ses influences des traditions théâtrales de l’Orient, qu’Ariane Mnouchkine mélange et intègre aux pratiques occidentales dans ses mises en scène. Les pays qui ont enrichi sa conception du jeu théâtral, sont principalement l’Inde, le Japon, l’Indonésie(Bali), la Chine, le Tibet, le Vietnam, le Cambodge et la Corée. Plus précisément, le Kathakali(tradition théâtrale indienne), le Bunraku (théâtre traditionnel japonais de marionnettes) et les masques balinais servent beaucoup lors des répétitions de la troupe donne un style bien particulier au jeu des acteurs, qui s’éloigne ainsi du naturalisme, tout en donnant plus de vie et d’énergie au jeu. Pour ce qui est de la théorie sur le jeu théâtral, Mnouchkine dit que les écrits de Copeau, Jouvet et Myerhold sont indispensables au jeu préconisé par le Théâtre du Soleil.
6.2 Le corps
Il est extrêmement important au Théâtre du Soleil que le corps des acteurs soit bien entraîné, fort et en santé. Pour cette raison, les comédiens de la troupe du Soleil suivent un entraînement physique régulier. En effet, Si un acteur n’est pas entraîné, il est essoufflé, il retarde le travail du groupe, il ne suit plus et il ne sera certainement pas capable de jouer six heures en ligne, comme cela arrive régulièrement lors des représentations théâtrales du Soleil. Pour Mnouchkine, le corps de l’acteur est sa base, puisque tout passe par là. Il doit donc le maîtriser s’il veut jouer, une conception du jeu de l’acteur qui lui vient de l’école Jacques Lecoq, à Paris, où elle a étudié. La maîtrise du corps est d’ailleurs un des premiers critères sur lequel elle se fie pour sélectionner les meilleurs acteurs qui sortent du stage annuel.
Également, la façon d’aborder le corps au théâtre détermine la manière dont on transmet le texte. Mnouchkine conçoit qu’il faut vivre le texte, l’habiter. Il faut que celui-ci devienne sur scène une « sécrétion du corps[7] », au même titre que le sang, la bave, la pisse, etc. Elle met l’accent sur le fait que le théâtre n’est pas seulement un texte récité, mais des comédiens en chair et en os qui le transmettent. Il y a donc un va-et-vient entre le texte et le personnage; ceux-ci s’enrichissent mutuellement, de sorte qu’on ne sait plus très bien qui a donné à l’autre en premier.
6.3 Le jeu selon Ariane Mnouchkine
D’abord, selon Mnouchkine, les acteurs ont besoin de « maîtres » de théâtre, venus des 4 continents, pour leur enseigner à jouer. Ces maîtres peuvent être une personne, un groupe ou même une tradition théâtrale. Par exemple, Ariane Mnouchkine considère que l’homme de théâtre Jean Vilar, au même titre que le Kathakali ont été des maîtres dans sa formation.
Ensuite, l’ennemi numéro 1 est le cliché. Rôle de l’acteur est d’étonner le spectateur, en «rendant particulier ce qui est habituel[8] ». Sinon, on paralyse le personne dans un cadre, dans une forme définie qu’on a déterminée d’avance et qui bloque le comédien dans sa création. Ariane Mnouchkine parle en effet de la « création » du personnage, qui prend vie à la suite d’un long processus de répétitions impliquant tous les acteurs de la troupe. Certaines fois, comme l’illustre le documentaire «Au soleil même la nuit», la metteur en scène demande à plusieurs acteurs d’interpréter un même personnage simultanément, en un petit groupe agissant comme s’il ne formait qu’un individu, afin que le jeu des autres comédiens nourrisse le comédien qui jouera finalement le personnage devant le public. C’est dire à quel point le personnage n’est pas fixé d’avance, mais toujours en progression.
Ainsi, par cette méthode de répétition peu commune, Ariane Mnouchkine privilégie l’apprentissage par les pairs et l’échange entre les comédiens, qui s’épaulent au lieu d’entrer en compétition, un élément qui différencie le T.D.S. des autres théâtres, où l’ego des acteurs se fait souvent sentir et contribue grandement à définir ce «monde théâtral» actuel que nous évoquions plus haut et en réaction auquel Ariane Mnouchkine a fondé le Théâtre du Soleil. De plus, les comédiens sont souvent appelés à donner leurs impressions sur le spectacle ainsi qu’à proposer des idées, même si c’est toutefois Mnouchkine qui a le dernier mot. Il semble pourtant, selon les témoignages que nous avons recueillis, que le groupe, y compris le scénographe et directeur technique Guy-Claude François, ainsi que le musicien Jean-Jacques Lemêtre, s’enfarge très rarement dans des combats d’idées qui ralentiraient leur travail, mais s’entendent tout naturellement sur le chemin artistique à prendre, soit sur les idées à garder et à rejeter lors du processus de création. Certains membres disent : « il existe une entente formidable entre nous[9] ». De plus, selon Jean-Jacques Lemêtre, sa communication avec Mnouchkine se résume ainsi : «on se parle très peu. On se voit, on se regarde. C’est tout[10] ». C’est sans doute cette atmosphère mystérieuse de consensus et de complicité chaleureuse qui contribue à créer cette auréole de fascination autour du T.D.S.
7. Musique
7.1 Un musicien de théâtre
Il n’existe pas dans la culture occidentale de musicien de théâtre. Il y a des musiciens de cinéma, de cirque, d’opéra, mais pas de théâtre. Cette situation est peut-être un vestige de la commedia dell’arte, où chaque comédien était un genre d’« humain à tout faire » qui savait jouer plusieurs instruments de musique, ce qui lui permettait d’accompagner son jeu et celui de ses collègues sans avoir besoin d’un musicien en plus. Peut-être est-ce aussi la séparation traditionnelle entre opéra et théâtre qui a empêché la profession de musicien de théâtre de s’établir. Il n’en demeure pas moins que, dans le langage commun, on dit souvent qu’on « ajoute une trame sonore » à une pièce de théâtre. En effet, traditionnellement et surtout depuis la Renaissance, tout ce qui touche le son au théâtre est effectué par des tambours et des machines : des machines à bruitage pour recréer l’effet du tonnerre ou de la pluie, des machines à vent pour simuler des bruits d’animaux et plusieurs autres encore, sur lesquelles nous ne nous étendrons pas.
L’approche musicale du Théâtre du Soleil vient cependant briser totalement cette conception secondaire et codée de la musique au théâtre. Pour se faire, Ariane Mnouchkine va chercher jusqu’à Amsterdam un musicien hors pair, Jean-Jacques Lemêtre, pédagogue et créateur musical exceptionnel, pour faire de lui un musicien de théâtre. Sa première réalisation est éloquente et témoigne de la particularité et de l’ambition du Théâtre du Soleil : pour la réalisation de la pièce Méphisto, présentée en 1979, il enseigne à tous les acteurs du spectacle à jouer d’un instrument de musique, même si certains se disent « arythmiques » ou ont été catégorisés par des professeurs de musique comme « totalement nuls ». Ensemble, ils montent 25 pièces musicales qui s’intègrent à l’intérieur de la pièce, ce qui est plutôt surprenant pour une troupe de théâtre qui n’était à la base pas constituée de musiciens…
Après ce premier spectacle en collaboration avec Jean-Jacques Lemêtre, qui depuis ce temps est le musicien du Théâtre du Soleil, Mnouchkine et lui se lancent dans une véritable recherche d’adaptation de la musique au théâtre, dans le but d’arriver à une symbiose entre les deux arts et d’établir un savoir-faire permettant de rendre cette rencontre fluide. Ils ont ainsi développé plusieurs techniques mettant en relation le musicien et l’acteur.
7.2 Relation constante entre le musicien et l’acteur
Comme première technique, les acteurs s’expriment de façon à ce que le musicien puisse s’accorder à leur voix : «[les acteurs] parlent très haut, très fort. Ils sont juste avant la voix chantée, c’est-à-dire qu’une ou deux notes de plus et c’est le chant. Nous travaillons donc juste dans cette partie-là des voix[11] », dit Jean-Jacques Lemêtre. Les voix ne sont donc pas réalistes ou naturalistes, mais permettent au musicien de s’adapter à la voix de l’acteur puisque les deux artistes se retrouvent sur la même longueur d’onde, soit le spectre des notes de musique.
Une seconde technique développée par le musicien du Théâtre du Soleil est de ne pas suivre de partitions. Il ne note jamais ce qu’il joue. Tout se fait lors de la pratique avec les acteurs. En effet, le musicien participe à toutes les répétitions, accompagné de son tambour. Il impose un rythme dès que l’acteur entre en scène, en battant la mesure avec son instrument de percussion. Il « lit » les corps, des acteurs et s’y accorde : « Personnellement, je n’ai pas de barres de mesure. J’entends le temps des acteurs et je suis leur vitesse »[12]. Selon lui, le tempo est donné par la métrique, soit le rythme de la langue parlé, la syntaxe.
De plus, durant les répétitions, le rôle du musicien Jean-Jacques Lemêtre est aussi de choisir le bon instrument pour aider le personnage à naître. La musique et le rythme que propose le musicien sont donc des sources additionnelles d’inspiration pour les acteurs et la metteur en scène, qui cherchent parfois pendant des semaines, voire des mois, qui fera tel personnage ou comment rendre parfaitement tel personnage. Pour accompagner convenablement le comédien, le musicien va même jusqu’à fabriquer un nouvel instrument qui correspond à ce que l’acteur lui donne, soit la voix et l’énergie que celui-ci dégage sur scène à travers son corps. Lemêtre note cependant un élément intéressant : « on ne peut pas mettre un instrument qui a la même hauteur que la voix parlée, parce que les deux s’annulent »[13].
Après avoir choisi ou confectionné le bon instrument, il propose une piste musicale au groupe, qui s’engage dans la direction que le musicien lui propose, puis qui garde la piste ou la rejette pour aller vers une autre qui est née en chemin. Ainsi, au même titre que la mise en scène d’un texte au Théâtre du Soleil se définit, comme nous l’avons vu, au fil des répétitions, la musique qui complète le jeu est aussi abordée comme un « work in progress », en relation mutuelle avec le jeu des acteurs. La rigueur et le travail de recherche musicale considérable du musicien montrent d’ailleurs encore une fois combien tous les fils du Théâtre du Soleil tendent vers le même idéal artistique : le beau, le vrai, le juste.
Somme toute, le travail exceptionnel par rapport à la musique que réalise le Théâtre du Soleil est très différent de celui des autres théâtres, où, comme nous en informe Jean-Jacques Lemêtre, les musiciens arrivent une semaine avant la représentation pour répéter avec les acteurs, contrairement à lui, qui se joint au travail des comédiens et de la metteur en scène du Soleil dès la première heure de répétition. Par la musique, Jean-Jacques Lemêtre entend donc créer de la magie et non pas de simples bruits réalistes. Au lieu d’être ajoutée, collée au jeu des acteurs comme un fond sonore, la musique est incorporée au théâtre comme si les deux médiums ne formaient qu’un seul et même tout, indissociable. En effet, il y a une relation constante d’échange entre l’acteur et le musicien au Théâtre du Soleil, si bien qu’on ne pourrait dire lequel s’inspire duquel pour créer, une particularité unique à la compagnie de théâtre d’Ariane Mnouchkine.
Conclusion
Pour finir, nous avons vu qu’Ariane Mnouchkine considère vraiment le théâtre et le jeu d’acteur comme un art de la grandeur, dans lequel elle prend le rôle d’un guide pour ses comédiens, qu’on doit élever jusqu’à un idéal, soit un théâtre total et vivant. Celui-ci demande beaucoup de travail, de recherche, de répétitions alliant à la fois le travail entre les pairs, la musique et le corps, dans un mélange indissociable, et énormément de passion. Il est possible de remarquer que Mnouchkine ne préconise aucune technique précise, qui contraindraient les acteurs dans un moule précis, mais leur fait explorer, dans la liberté d’être et l’écoute, toutes sortes de traditions théâtrales, de médiums artistiques et d’approches du corps. Elle ne prétend donc pas détenir la « véritable technique » pour faire du théâtre, mais elle dit s’inscrire dans plusieurs « lignées » théâtrales qui l’ont influencée et qui continuent de la pousser vers d’autres horizons.
[1] Josette Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, Paris, Éditions théâtrales, 1998, p. 11.
[2] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 11.
[3] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 18
[4] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 38.
[5] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 15.
[6] CORVIN, Michel, Dictionnaire encyclopédique du théâtre, Larousse-Bordas, Paris, 1998, V.2, Collection «In extenso», p.1122.
[7] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 34.
[8] Roland Amstutz, Différent:Le Théâtre du Soleil, textes et entretiens, La Cité, Lausanne, 1976, p. 135.
[9] Roland Amstutz, Différent:Le Théâtre du Soleil, textes et entretiens, p. 25.
[10] Ibid.
[11] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 48.
[12] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 49.
[13] Féral, Trajectoires du Soleil autour d’Ariane Mnouchkine, p. 55.


